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Philippe Delerm et le minimalisme positif

PRESSE ÉCRITE

Le plaisir, véritable art de vivre

par Sylvie Charier, dans Pleine Vie, n°269, novembre 2008, dossier central «Art de vivre: le plaisir, l’antidépresseur sans ordonnance».

[...] Voici dix ans, Philippe Delerm nous avait mis l’eau à la bouche avec son joli livre, La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, et donné l’envie de renouer avec les petits bonheurs. Et dieu sait que nous en avons besoin ! «Cette approche, qui tranche avec la morosité de notre société occidentale, s’inscrit dans une mouvance littéraire surgie dans les années 1990, que l’on pourrait appeler le ''minimalisme positif''. Elle a permis de réhabiliter un droit au bonheur comme façon d’exister et un état d’esprit. La misère du monde ne doit pas en effet nous interdire d’éprouver du plaisir, mais nous inciter, au contraire, à jouir de ce que nous avons sous la main», commente l’écrivain et essayiste Rémi Bertrand, auteur d’un essai savoureux et passionnant, Philippe Delerm et le minimalisme positif [...]

A lire

par Pascale Senk, dans Psychologies, n°243, juillet-août 2005, dossier central «Jouir de la vie».

Philippe Delerm et le minimalisme positif de Rémi Bertrand. Un essai foisonnant et intelligent sur la capacité à savourer le présent chez l’auteur de La Première Gorgée de bière… (Editions du Rocher, 2005).

Rémi Bertrand : «Philippe Delerm et le minimalisme positif»

dans Le Progrès, 3 mars 2005.

Dans la mousse d’une «première gorgée de bière», c’est le dernier courant littéraire notable qui ait traversé l’édition française. Il ne risquait pas d’enrhumer quiconque. Petits riens, pas grand-chose, instants fugaces, sensations et nostalgies minuscules, le«minimalisme positif»dont Rémi Bertrand se fait l’analyste subtil, voire le théoricien, témoigne pourtant d’une réelle lecture du monde et de la société. Delerm, un Kerouac à l’usage de la «bobo génération»?

(sans titre)

dans La Manche Libre, 6 février 2005.

C’est à ce don d’extraire la quintessence des choses, la poésie des petits riens du quotidien, que tient le charme de l’œuvre de Philippe Delerm : c’est, depuis une vingtaine d’années, le fruit nouveau de la littérature. Rémi Bertrand y consacre un essai convaincant, paru aux Editions du Rocher.

Essai

dans La Voix du Nord, 4 février 2005.

Philippe Delerm et le minimalisme positif, de Rémi Bertrand. – Depuis la parution de La Première gorgée de bière… (1997), peut-on considérer qu’il y a une nouvelle manière d’écrire ? Peut-être une façon de vivre à partir du quotidien pas du tout insignifiant ; une étude fouillée de cette «littérature du banal».

Ecrivains décryptés

dans L’Est Républicain, 2 février 2005.

Qui est-il ? Qui sont-elles ? Amélie Nothomb qui surfe sur le succès de Biographie de la faim, son dernier roman, est présentée par Laureline Amanieux, une professeur de lettres et chercheur à l’université de Nanterre, comme «L’éternelle affamée» : son enquête, menée auprès de la romancière et de ses proches, comme au cœur de son œuvre, se veut une quête de la «vérité de ses livres» (Albin Michel, 362 pages, 18,50 €).

Sur Philippe Delerm, l’auteur de La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Rémi Bertrand propose un essai qui analyse le «minimalisme positif» (Editions du Rocher, 234 pages, 17,90 €) de l’écrivain dont vient d’être publié au Serpent à Plumes, un inédit : Quiproquo (90 pages, 6,20 €).

Enfin, Françoise Mallet-Joris se retrouve ce mois-ci deux fois en librairie avec son livre Portrait d’un enfant non identifié et chez le même éditeur, Grasset, Femme de papier, une réflexion, traduite de l’américain, sur son œuvre, signée Susan Petit, qui enseigne en Californie (298 pages, 19 €).

La musique du quotidien

par P.N., dans Télémoustique, 26 janvier 2005.

Consacré pour La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules en 1997, Philippe Delerm, dont le fils Vincent incarne la nouvelle chanson française, publie ici un texte savoureux et tendre paru pour la première fois sous forme de tiré à part avec le magazine Elle en juillet 1999. Avec cet art incomparable de poser, mezza voce, des mots simples sur l’ordinaire des jours, l’auteur met en scène un journaliste du nord de la France, envoyé dans le Sud-Ouest pour un reportage. La brique qui au nord prend des reflets noirs fait place aux tuiles chaudes et rondes, à la lumière de la brique rose.

Très vite, le reporter emprunte des chemins de traverse pour poser finalement son baluchon à Camparoles, en pays de Garonne. Et là, il assiste par hasard à un spectacle à l’italienne donné par des comédiens du Quiproquo théâtre, en fait les membres de la famille Tarantini. Séduit par la sensualité paisible des lieux et la foi tranquille de cette famille, le journaliste oublie définitivement son reportage. Il se lance dans la cueillette de fruits, monte sur les planches et goûte le soir, sur la place du village, à la douceur de vivre. Derrière les mots et les masques, il découvre peu à peu les frémissements tragicomiques de la vie, de l’amour, de la mort, de cette vie encore, qui reprenc, couverte de rosée comme une grappe de chasselas. Fait d’instants découpés dans le présent, marqué d’une sensibilité discrète mêlée d’humour et de nostalgie, ce récit réenchante le réel par mille et un détails.

Outre ce récit, on mentionnera également la parution d’un essai universitaire consacré à Philippe Delerm. Dans cet ouvrage, le romaniste Rémi Bertrand précise combien cet homme, aujourd’hui âgé de 54 ans, peut être d’ores et déjà considéré comme un des éminents représentants d’une mouvance littéraire informelle appelée le «minimalisme positif». A savoir un nouvel art d’écrire, articulé autour des brides du quotidien. Mais pour sentir ce que ce concept recouvre vraiment, on ne saurait trop vous inviter à surtout vous abreuver de Delerm lui-même, ce guetteur d’enfance et de petits instants.

Petit voyage en Delermie

par Didier Pobel, dans Le Dauphiné Libéré,
17 janvier 2005.

Janvier est un mois qui va comme un gant à Philippe Delerm. Les mots crépitent dans l’âtre de ses petits livres. Ses pages ont des blancheurs neuves de frimas. A croire, parfois, que quelqu’un les a esquissées sur la buée d’une vitre. De vagues senteurs d’inhalations rôdent dans l’air. Le nez pique doucement. La voix cherche à s’éclaircir. Première gorgée de grog et autres plaisirs minuscules.

Minuscule ? Le nouveau livre de Philippe Delerm fait moins de cent pages. C’est l’histoire d’un journaliste du Nord qui met le cap au Sud. Le temps d’un reportage, pense-t-il. Un désir de fuite qui se concrétise. Ouf ! «On était à la mi-novembre, une bonne saison pour tenter un ailleurs, entre deux brumes et deux pluies fines». Sauf qu’on ne traverse pas la France comme ça. Et puis quand on arrive là-bas, au pays de la brique rose et du cyprès, on a vite fait de comprendre que la vraie mission qui s’impose c’est tenter de vivre autrement.

A peine a-t-on amorcé cette lecture qu’on habite pour de bon le monde delermien. Quelque chose comme du Rohmer sur une musique de Thomas Fersen. Paysages qui se confondent avec les nuages. Conversations à la sauvette. «Odeur des prunes écrasées sous les roues des tracteurs et des charrettes». Magie des noms propres avec leurs syllabes gasconnes qui répandent dans la bouche des parfums de côtes-du-brulhois ou de pacherenc. Beaumont-de-Lomagne, c’est où ? Qu’importe : il faut y aller. «Je ne savais rien de ce que je voulais faire, mais je savais ce que je ne voulais pas : une errance urbaine, avec quelques poncifs un peu glauques de rencontres alcoolisées sur fond de bistro accueillant pour les dérives solitaires».

N’en disons pas plus, sinon que le Quiproquo qui donne son titre à cet opuscule est un théâtre, ce lieu auquel tout ramène chez Delerm : «Il faisait toujours aussi beau. Certains soirs, on allait jouer sous la halle. Les spectateurs s’asseyaient en rond sur le petit muret. Les gamins du village abandonnaient leur bicyclette sur les pavés et s’approchaient, se faufilaient contre un pilier».

Voilà. Un beau petit livre qui permet donc de renouer avec ce que Rémi Bertrand, qui publie dans le même temps le premier essai sur l’auteur de La Sieste assassinée, appelle «le minimalisme positif». Un ouvrage en forme de petit voyage en Delermie – peut-être un peu trop savant par moments –, qui va de la Sagesse au Désenchantement, sans oublier l’évocation des «Moins-que-rien», pour reprendre cette formule sous laquelle Bertrand Visage avait jadis rassemblé notre écrivain et quelques autres compères.

RADIO

Radio Suisse Romande,

émission «Entre les lignes» diffusée le 11 avril 2005, interview croisée avec Philippe Delerm, réalisée par Sylvie Tanette dans les bureaux des éditions du Rocher.

EN ECOUTE ICI!

LOUIS-PHILIPPE RUFFY – Bien le bonjour. Le minimalisme n’est pas nécessairement synonyme de pauvreté, de dénuement. Bien au contraire, il peut déboucher sur une jubilation des sens. Preuve en est l’œuvre de Philippe Delerm, le romancier français dont il sera question aujourd’hui. Nous entendrons Philippe Delerm, ce sera en deuxième partie d’émission, à l’occasion de la sortie d’une nouvelle inédite aux éditions du Serpent à Plumes. Dans l’immédiat, je vous propose de faire la connaissance d’un jeune chercheur français [sic], il s’appelle Rémi Bertrand. Rémi Bertrand qui vient de consacrer un essai à l’œuvre de Philippe Delerm, le premier du genre, qui met en lumière le côté festif, le côté enthousiasmant, jouissif pour tout dire, de l’œuvre de l’écrivain français. C’est qu’un texte comme La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, le livre paru en 1997 chez Gallimard, de Philippe Delerm, ce livre témoigne d’un attachement à notre univers quotidien qui est à rapprocher d’une démarche poétique, une démarche poétique et ludique à la fois où les choses les plus prosaïques, le réel dans ce qu’il a d’immédiat, n’existent plus uniquement à partir de l’usage distrait qu’on en a, qu’on en a tous les jours, mais ce réel y retrouve une existence, une épaisseur à partir de la description rapprochée qu’on en fait dans les mots. Une démarche que Rémi Bertrand détaille donc pour nous dans son essai qui vient de sortir aux éditions du Rocher. Le livre est intitulé Philippe Delerm et le minimalisme positif. Rémi Bertrand est au micro de Sylvie Tanette.

SYLVIE TANETTE – Rémi Bertrand, vous venez de publier un essai sur Philippe Delerm. C’est la première fois, vous êtes le premier : qu’est-ce qui vous a décidé à analyser l’œuvre de Philippe Delerm ?

REMI BERTRAND – C’est lié à des problèmes familiaux. J’ai vu autour de moi des gens qui étaient un peu enfoncés dans le quotidien. Le quotidien était pour eux une source de souffrance, et donc j’ai voulu, comme je faisais des études littéraires, naturellement m’intéresser à une littérature articulée autour du quotidien et du bonheur en fait.

S.T. – Dans votre étude, vous rappelez que Philippe Delerm fait partie d’un mouvement littéraire, d’une mouvance, pas d’une école mais d’une mouvance, que vous appelez les minimalistes positifs. Comment est-ce qu’on pourrait les définir ?

R.B. – Le minimalisme positif, c’est énormément de choses. Bien sûr, il y a le goût pour le quotidien, le fait de vouloir découper le réel en petits morceaux pour en retirer la quintessence, en faire quelque chose d’autre qu’on n’a pas l’habitude de voir ou de vivre. A partir de là, il y a plein de choses qui sont différentes chez les autres auteurs. Delerm s’intéresse fort à la recherche proustienne de l’enfance. Je consacre quand même, je crois, une bonne partie de l’essai, je dirais même le tiers de l’essai est consacré à la recherche de l’enfance. Donc, c’est une littérature surtout centrée sur la question de la mémoire, mais ce n’est pas une littérature nostalgique avec tout ce que ça peut avoir de nauséeux (ce retour dans le passé où on se complaît dans un passé soi-disant meilleur que le monde actuel, les années 2000, etc.) ; c’est en fait une recherche, un retour dans le passé pour en ramener dans le présent l’intensité à vivre le quotidien.

S.T. – Oui, justement vous montrez que finalement ce qui définit peut-être les minimalistes positifs, c’est le rapport au temps ?

R.B. – Avec l’enfance, et c’est son corollaire, c’est la recherche du temps. En fait, les minimalistes positifs, en particulier Philippe Delerm, c’est ce que j’essaie de montrer, tiennent, et Delerm en particulier tient un discours d’humilité. Il faut être simple, il faut savourer sa première gorgée de bière, profiter des choses accessibles, comme ça, dans la nature. Mais en réalité, ce que j’essaie de montrer, c’est que derrière ce discours de simplicité, d’humilité, je crois qu’il y a un profond refoulement de domination, il y a un désir de maîtrise de ces personnages minimalistes. Tous les personnages delermiens et minimalistes (chez Jean Libis aussi, par exemple) veulent abolir le temps, suspendre le temps : d’ailleurs, Delerm déclare que le roman par exemple est un rapport au temps qui passe, et la nouvelle un rapport au temps qu’on veut arrêter. Bon, ça revient au même : c’est un désir de domination du réel, quelque part.

S.T. – Juste pour situer, Rémi Bertrand, les minimalistes positifs, à part Philippe Delerm, vous rangeriez qui dans ce mouvement littéraire ?

R.B. – Dans mon livre, je parle essentiellement bien sûr de Philippe Delerm – c’est d’abord une étude de Philippe Delerm – et puis, un peu plus de Christian Bobin et Colette Nys-Mazure qui est une auteur belge qui a eu un certain succès en Belgique avec Célébration du quotidien, mais alors il y a d’autres auteurs que je ne fais que citer sans vraiment analyser leur œuvre particulière. Ce sont, les plus connus, Eric Holder, Jean-Pierre Ostende, il y a Jean Libis aussi, avec son nouveau livre Putain de froid sec, Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Serge Joncour,… Voilà.

S.T. – Vous nous parliez, Rémi Bertrand, du rapport au temps. C’est étrange effectivement ce que vous arrivez à démontrer, c’est que le temps n’a pas la même signification pour Philippe Delerm que pour chacun d’entre nous, c’est-à-dire l’enfance, pour lui, elle n’est pas dans le passé, c’est plutôt quelque chose, une espèce de quête, quelque chose à retrouver.

R.B. – Oui, effectivement, c’est la grande différence avec le romantisme. Le romantisme, c’est un mouvement qui fait de l’enfance un paradis perdu et absolument perdu, même si l’âme romantique toute sa vie part en recherche de cette enfance. Mais c’est une recherche qui est condamnée d’avance : il sait très bien qu’il n’y arrivera jamais. L’âme romantique est absolument taraudée par des désirs d’absolu dans tous les domaines. Par contre, les minimalistes positifs, Philippe Delerm en particulier, font de l’enfance non pas une terre perdue mais une terre promise… enfin, il y a une différence, une terre promise, en même temps ce n’est pas la même enfance… : l’enfance que les personnages retrouvent n’est pas l’enfance qu’ils ont vécues, forcément, c’est une autre façon de vivre l’enfance.

S.T. – C’est un état, plutôt qu’un moment ?

R.B. – C’est un état d’enfance, tout à fait. D’ailleurs, Delerm fait toujours la différence entre un enfant et une enfance. Ce qu’il essaie de retrouver, ce n’est pas l’enfant qu’il était, avec sa petite vie quotidienne, sa petite biographie personnelle, mais c’est«c’est quoi être enfant ». C’est une nouvelle enfance qu’on s’invente et qu’on retrouve, qui est toujours devant soi.

S.T. – Et c’est une façon, Rémi Bertrand, il me semble aussi quand on lit Philippe Delerm et comme l’indique d’ailleurs le nom minimaliste positif, c’est une façon de se concentrer sur les petits détails du réel ?

R.B. – C’est une façon de décomposer le monde en petits morceaux et d’en faire beaucoup plus que ce que ça apparaît comme ça à première vue. L’image éclatée du réel, c’est le minimalisme.

S.T. – Oui, mais en même temps il me semble que Philippe Delerm ne décrit pas le réel qu’il a sous les yeux mais qu’il réinvente le réel pour en faire justement quelque chose de positif ou de tendre. Il voit toujours les choses d’une certaine manière. Ce qu’il décrit, ce n’est pas la réalité : c’est un réel réinventé.

R.B. – Effectivement, ce n’est pas la réalité et c’est bien pour ça que… la fiction est là pour ça, sinon on n’aurait pas besoin d’écrire, son œuvre ne servirait absolument à rien. Donc, effectivement, le rapport entre l’écriture et le réel est très important. Vous dites qu’il s’invente un réel à lui que tous les autres ne verraient pas. En fait, chacun d’entre nous pose un regard particulier sur le monde : le minimalisme positif, comme tous les courants littéraires, comme toutes les œuvres particulières même, sont des concrétisations d’un regard particulier posé sur le monde.

S.T. – Mais, justement, Rémi Bertrand, je crois qu’on a beaucoup reproché, ou on a souvent reproché, à Philippe Delerm de s’intéresser uniquement à son nombril et à ce qui se passait dans sa tasse de café ou dans son verre de bière, sans se préoccuper des malheurs du monde. Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

R.B. – C’est vrai, ce n’est pas faux, mais en même temps c’est faux [rires]. C’est-à-dire que, je pense que les personnages mis en scène par Delerm ont des préoccupations très nombrilistes (on s’intéresse à ses petites choses), mais, en même temps, ce sont des personnages qui souffrent d’une sensibilité épidermique pour tout ce qui arrive au monde et sur lesquelles ils n’ont pas de pouvoir en fait. Les personnages delermiens sont des personnages qui souffrent de ne pas pouvoir agir sur le monde réel, sur l’ensemble du monde réel. C’est un thème que Delerm reprend souvent. Quelquefois, il mêle le journal du matin au petit déjeuner. Il y a un texte où il décrit la tartine qu’il est en train de manger, avec son bol de chocolat chaud, et en même temps, du coin de l’œil, il voit ce journal sur la table avec tous les malheurs du monde qui y sont, et bon, pour lui, finalement, puisqu’il ne peut pas agir sur le reste du monde, ce journal fait partie du rite du petit déjeuner. Evidemment, ça peut choquer.

S.T. – Mais alors, toute une partie de votre travail, Rémi Bertrand, n’est pas purement une analyse littéraire, mais plutôt une analyse philosophique justement, du travail de Philippe Delerm. Et, par rapport à ce que vous venez de nous dire, vous dites, à un moment donné dans votre travail, que ce n’est pas vraiment un hasard si les minimalistes positifs apparaissent à notre époque et en France. Pourquoi ?

R.B. – Tout simplement… (enfin tout simplement !), je crois qu’il y a aussi le rôle des médias qui déversent chaque jour des images choc, bon je ne suis pas le premier à constater ça pour expliquer cette littérature-là. En fait, c’est une littérature qui repose le problème, un problème extrêmement contemporain notamment dû au développement des médias, c’est que aujourd’hui le malaise de l’homme vient de la confrontation entre la conscience d’un bonheur personnel possible et la conscience du malheur réel. Est-ce que, parce qu’un homme sur quatre au monde est dans la misère et vit dans des conditions impossibles, est-ce qu’ on va passer notre temps à pleurer ? Afficher son bonheur, c’est ça qui a choqué, c’est le fait que tout à coup une série d’auteurs affichent leur bonheur, une nouvelle littérature qui affiche… qui dit«je suis heureux », alors que jusqu’ici on a toujours dit… tout ce qu’on écrit c’est plutôt pour parler de ses petits malheurs, même dans les grandes histoires qui ne s’intéressent pas à son nombril, on parle des malheurs du monde, mais en fait il y a quand même des gens heureux ! Je pense que les minimalistes sont en fait des idéalistes satisfaits. Ça peut paraître un peu fou ce que je dis, mais ce sont des gens qui ont trouvé dans le réel la réalisation de leurs idéaux. Alors, maintenant, savoir s’ils ont abaissé leurs idéaux au niveau du réel ou s’ils ont élevé le réel à la hauteur de leurs idéaux, ça c’est…, bon…

S.T. – Oui, parce qu’on peut estimer, Rémi Bertrand, que c’est une éthique de la résignation ?

R.B. – Oui, mais c’est ce que j’essaie de ne pas montrer. Je ne suis peut-être pas très convaincant là au micro, mais à l’écrit c’est plus simple [rires]!


SYLVIE TANETTE – Philippe Delerm, Rémi Bertrand vient d’écrire un essai sur votre travail. C’est la première fois. Comment vous vivez la chose ?

PHILIPPE DELERM – Oui, c’est la première fois que je vois quelque chose publié. En fait, j’ai l’habitude de recevoir des travaux universitaires d’étudiants et c’est vrai que bon là c’est quand même tout à fait… à la fois la même chose et autre chose, parce que, à vrai dire, tout ce que j’avais eu l’occasion de voir sur moi jusqu’à présent, c’était soit des analyses de mes textes courts, surtout de La première gorgée de bière, soit une tentative, plus ou moins réussie, de trouver une cohérence à un ensemble de livres en fait qui semblaient un peu disparates et qui ne semblaient pas avoir d’unité. Et puis là, d’abord, satisfaction… de voir sortir un livre, d’une certaine façon, moi j’ai vu ce livre apparaître ce matin en venant aux éditions du Rocher et j’ai trouvé que c’était… c’est un peu surprenant comme expérience de voir un livre sur soi, comme ça, et c’est une expérience… bon qui mesure aussi le passage du temps, voilà j’ai 54 ans [rires]… et puis… et on a écrit ou dit pas mal de choses bien sûr sur moi depuis sept ou huit ans où j’ai acquis une certaine notoriété tout d’un coup grâce au phénomène de La première gorgée de bière, et puis…et dans l’essai de Rémi Bertrand là, il y a autre chose, c’est-à-dire… moi j’ai été assez surpris que quelqu’un d’aussi jeune puisse dominer comme ça en fait toute mon«œuvre»(je vais mettre des guillemets autour du mot œuvre), un ensemble de livres qui a priori, comme je le disais tout à l’heure, n’est pas, ne possède pas une unité évidente. Et là justement, par le biais d’une vraie lecture, ce qui n’est pas déjà évident parce que lire une trentaine de livres comme ça et puis être capable de déceler à travers eux un regard et voir l’évolution de ce regard, c’est un petit peu troublant, parce qu’on a l’impression que c’est une autre vie, on a l’impression que«ah oui c’est vrai, c’est moi ça », mais ce n’est pas le moi que je ressens dans la vie de tous les jours évidemment, puisque dans la vie de tous les jours, ce moi il est dissocié, là il est cristallisé comme ça. Je trouve tout juste et en même temps ça me surprend un petit peu, parce que j’ai du mal à me reconnaître. Personnellement je n’arrive pas à détacher le moi littéraire du moi tout court, et là, tout d’un coup, il est détaché et il existe, et ça me laisse flottant et content, voilà.

S.T. – Mais justement, Philippe Delerm, est-ce que ça vous a permis de découvrir quelque chose sur votre travail ? Vous dites vous êtes surpris : concrètement, qu’est-ce qui vous a surpris dans le travail de Rémi Bertrand ?

Ph. D. – Ce qui m’a surpris déjà, c’est que c’est très très différent de ce que j’ai l’habitude d’entendre dire sur moi, puisque… en fait… moi j’ai écrit pendant très très longtemps dans un anonymat presque complet, puis tout d’un coup bon il y a une notoriété soudaine qui m’est tombée dessus, avec les engouements que ça suppose dans un premier temps et puis aussi les rejets dus à ce même excès d’engouement aussi, qui sont des procédés en même temps que je jugeais prévisibles… enfin, dans le microcosme parisien, quand on est un écrivain frustré qui n’arrive pas à publier de livres ou qui les publie dans la discrétion la plus complète, on voit bien comment est fait ce jeu et puis donc on n’est pas dupe du jeu-même quand on commence à acquérir une certaine notoriété. Mais, par contre, parler de ça autrement que de façon épidermique par rapport à j’aime ou j’aime pas, ou ça m’agace ou ça me plaît, ça c’est extrêmement apaisant par contre, c’est extrêmement rassurant : c’est l’idée d’une certaine permanence qui est quand même ce qu’on a cherché dans l’écriture. Au-delà de tout ce qui peut vous arriver en terme de notoriété ou d’accident de notoriété, il y a un chemin, c’est évident, qui est un chemin je pense authentique puisqu’il a été entrepris non pas pour être connu mais pour écrire et là, tout d’un coup, de voir se cristalliser sous la plume et dans la tête de quelqu’un qui a 22 ans, puisque Rémi Bertrand est très très jeune, déjà moi je suis assez surpris quoi, que quelqu’un de cet âge soit capable d’analyser comme ça, soit capable de prendre du recul, d’en parler non pas comme un aficionado, bon c’est pas du tout dithyrambique comme livre, c’est simplement un livre intelligent qui situe aussi cette attitude par rapport à la vie dans un courant qui existe, ça j’ai toujours pensé qu’il existait, et le microcosme littéraire parisien a répugné beaucoup à reconnaître que ce courant existait, cette façon de vouloir, bon on peut dire réenchanter le réel en fait, essayer de trouver de l’intérêt aux choses les plus banales, de trouver que ça pouvait être une aventure que de vivre le quotidien aussi. On est quand même pas mal d’écrivains avec des styles et des attitudes différentes à avoir quand même ce cheminement, à prendre nos distances par rapport au roman, à chercher d’autres choses, à chercher une autre façon d’apprivoiser le réel, et je pense que c’est utile aussi de faire ces rapprochements et je pense que c’est fondé.

S.T. – Alors, en dix minutes d’interview, Philippe Delerm, vous nous avez parlé deux fois ou trois fois du microcosme parisien et Rémi Bertrand, il est belge, cette étude elle a été faite en Belgique, c’est un hasard ?

Ph. D. – Ça je pense pas du tout que ce soit un hasard. Parce qu’en fait, pour ne rien vous cacher, je reçois souvent des travaux universitaires concernant ce que j’écris et ça vient très souvent de l’étranger. Et par ailleurs, j’avais déjà lu des textes, par exemple, de professeurs de la Sorbonne disant«ah si j’écoutais mes étudiants, je ne ferais faire que des mémoires sur Christian Bobin ou Philippe Delerm », sous-entendu ça n’a aucun intérêt, etc., alors qu’il n’y a pas du tout le même préjugé dans des pays francophones ou même des pays plus éloignés : j’ai reçu des travaux qui venaient d’Egypte, de Croatie, de… voilà, et par contre, je n’en reçois pas qui viennent de France.

S.T. – Pourquoi ?

Ph. D. – A cause du microcosme littéraire, ou plutôt du fait que de même que ce microcosme a eu une certaine jubilation à un moment à tout d’un coup me donner une importance que j’aurais peut-être jamais dû avoir, de même il était aussi content de me montrer que c’est lui qui avait la mainmise là-dessus et que aussitôt après la vague refluait et qui reprenait sa chose, puisque c’était sa chose à lui, et que, par contre, avec un regard un peu plus distancié, voilà on peut considérer que ça correspond à un vrai regard et que c’est peut-être susceptible d’une vraie analyse, mais pour laquelle il faut se situer un petit peu au-delà de la mode, du j’aime ou j’aime pas.

S.T. – Alors, en même temps que l’étude de Rémi Bertrand paraît au Serpent à Plumes une petite nouvelle de vous. On va quand même en dire deux mots. C’est Quiproquo : elle avait été publiée dans le magazine Elle, il y a quelques années, puis là, elle est donc inédite sous forme de livre. Alors, vous n’êtes plus dans les textes très courts : c’est une nouvelle qui fait quand même un peu plus de dix pages. Elle est assez étrange. C’est l’histoire d’un homme qui abandonne tout complètement par hasard, et qui se retrouve dans une région qu’il ne connaît pas et qu’il affectionne. Il est né comment ce personnage ?

Ph. D. – En fait, c’est… il est né de deux choses en fait, d’abord j’aime beaucoup la région où se passe cette nouvelle. Le village en fait, il s’appelle Auvillar dans la réalité, il est dans le Tarn et Garonne où sont toutes mes racines familiales et où je passe mes vacances depuis toujours. J’aime beaucoup la lumière de ce lieu dont j’ai parlé dans pas mal de livres, et puis, parallèlement, il y avait une aventure qui était une aventure réelle, c’est-à-dire l’aventure d’une troupe de théâtre qui s’appelle les«Baladins en Agenais»qui a été créée donc par la famille Louret dont la maman effectivement, après la mort du père, avait proposé à ses deux garçons qui voulaient faire du théâtre de fonder une espèce d’auberge avec une petite salle de théâtre au fond. Ils ont créé à partir de là une troupe de théâtre extraordinaire qui a joué comme ça dans les petits villages du sud-ouest et ça, c’est une belle histoire qui m’avait toujours trotté en tête et j’avais envie de lier un peu les deux choses, ce qui fait que ça donne lieu à un texte un peu plus narratif que d’habitude, voilà.

S.T. –Oui, parce que donc ce personnage quitte la Normandie par hasard et se retrouve dans cette région et rencontre la troupe de théâtre et il reste avec. Et donc, on a l’impression que ce personnage, il fait le chemin inverse du vôtre puisque, je crois effectivement vous l’avez dit, vous êtes originaire du sud-ouest et vous vivez en Normandie et lui, lui il repart. Ce qui est étrange, c’est qu’il s’approprie l’enfance des autres gens, c’est-à-dire qu’il arrive dans cette région et c’est comme si il y avait toujours été.

Ph. D. – Oui, c’est vrai. C’est un petit peu étrange. C’est vrai que je peux l’analyser dans la mesure où moi j’ai les sources de mon enfance qui sont enfermées là-bas et… mais d’une façon plus générale, c’est vrai que de toute façon, tout ce que j’écris, c’est quelque part une quête de l’enfance, parce que l’intensité des petits moments, même quand j’écris des textes courts, c’est souvent aussi essayer de vivre le présent d’un adulte avec l’intensité du regard d’enfance, ça c’est une chose qui m’obsède absolument. Pour moi, je suis pas le premier à le dire mais être écrivain, c’est essayer de retrouver l’intensité du regard d’enfance. Alors là, bon c’est vrai que c’est un petit côté symbolique d’être… peut-être même oui effectivement d’essayer d’aller voler l’enfance des autres quand on trouve qu’on n’a pas eu une personnelle, ce qui est le cas du narrateur peut-être.

S.T. – Philippe Delerm, moi je l’avais lu autrement, alors peut-être je me trompe. J’avais l’impression que finalement ce que vous disiez, c’est que le pays des origines, on le choisit.

Ph. D. – Ah oui. En ce qui me concerne, ce serait un peu compliqué parce que en fait j’avais un choix assez large parce que donc, comme beaucoup de gens, j’ai vécu une enfance assez mêlée. Mes quatre grands-parents étaient donc des paysans du Tarn et Garonne, mes parents étant instituteurs, ils sont montés en Île de France où j’ai vécu toute mon enfance, en banlieue parisienne… donc… je ne me suis jamais senti ni parisien ni du sud-ouest, je ne me sens pas normand alors que j’habite depuis trente ans en Normandie, mais je me sens un peu de tous ces coins-là et avec… je pense que c’est une richesse aussi d’avoir des atmosphères comme ça qui sont liées à son passé et je crois quand même un écrivain , c’est quelqu’un qui écrit avec précisément ses souvenirs d’enfance à lui. Ce n’est pas un hasard si tous mes livres se situent soit en Normandie, soit à Paris, soit dans le sud-ouest : ce sont mes trois racines, et en fait… je crois que si on regarde d’assez près, il y a à peu près un tiers de mes livres qui sont parisiens, un tiers de mes livres qui sont normands, et un tiers qui sont aussi languedociens on va dire.

S.T. – En fait, c’est moins de la nostalgie qu’une analyse assez moderne finalement. C’est-à-dire, il n’y a pas la recherche d’une identité comme ça. On est aussi bien de la Normandie que de Paris que du sud-ouest.

Ph. D. – Ah oui, tout à fait. D’ailleurs, c’est amusant parce que les gens me voient toujours comme ça nostalgique et… C’est assez étrange parce que, en même temps, je suis un des rares écrivains qui par exemple parlent du téléphone portable, de choses…, du trottoir roulant de la station Montparnasse, mais ça c’est drôle parce que c’est une chose que les gens ne remarquent jamais, comme si même quand je parlais de choses complètement contemporaines, ce qui après tout n’est pas si fréquent, il y avait l’idée que la façon d’écrire, le regard sur elles, installaient cette idée d’une nostalgie. C’est vrai que bon par tempérament je suis assez nostalgique, mais en même temps j’ai aussi envie de m’émerveiller de ce que j’ai sous les yeux et il se trouve que la réalité où je suis, elle est contradictoire, elle est faite à la fois de trottoirs roulants de la station Montparnasse et aussi de bastides comme je peux en retrouver quand je vais à Auvillar. Mais tout ça, ça coexiste et ce qui est curieux c’est que… bien souvent on a l’impression que c’est une vie d’avant, quelque part. Je pense que les gens des grandes villes le ressentent comme une vision un peu nostalgique, alors que souvent les gens qui vivent en province le ressentent plus comme une vie du présent parce qu’ils ont plus l’habitude, je pense, de ce mélange de choses modernes et de choses passées.

S.T. – Vous souffrez d’être enfermé, Philippe Delerm, dans ce regard nostalgique ?

Ph. D. – Je souffre de rien du tout parce que franchement, bien sûr qu’il y a des hiatus, il y a des dérapages, il y a des inexactitudes qu’on est content de voir un petit peu corrigées, mais franchement, la grande chance quand on fait quelque chose, c’est l’exposition. Je suis payé pour savoir que c’est le silence qui fait souffrir, en fait. Quand il y a plein de gens qui ont plein de talent et dont on ne parle pas du tout, ça c’est la seule vraie souffrance en fait. A partir du moment où on est exposé, on a énormément de chance et là, forcément, il y a aussi des incompréhensions mais ça c’est pas bien grave. Parce que parmi toutes ces incompréhensions, on trouve aussi tous les gens qui sont faits pour vous suivre et ça, c’est quand même un privilège extraordinaire.


LOUIS-PHILIPPE RUFFY – Propos fulgurants que ceux de l’écrivain français Philippe Delerm qu’on entendait à l’instant au micro de Syvie Tanette. Il s’exprimait là à propos de la nouvelle qu’il vient de publier aux éditions du Serpent à Plumes sous le titre Quiproquo. Avant lui, c’était Rémi Bertrand, Rémi Bertrand lui aussi au micro de Sylvie Tanette pour un entretien centré sur l’ouvrage très intéressant qu’il vient de consacrer à Philippe Delerm, Philippe Delerm et le minimalisme positif. L’ouvrage a paru aux éditions du Rocher. Comme toujours, vous trouverez sur notre site les informations bibliographiques, espace2.ch/entreleslignes, où vous pouvez réécouter le propos du jour.

TELEVISION

Il ne faut jurer de rien
(Public Sénat)

émission diffusée le 16 mars 2009, interview de Philippe Delerm réalisée par Emmanuelle Dancourt.

Cette interview de 45 minutes prend mon essai comme fil conducteur. Philippe Delerm évoque par ailleurs Un bouquin n’est pas un livre pour présenter son rôle de directeur de la collection «Le goût des mots» (Points).

SUR INTERNET

Philippe Delerm interviewé à propos de l’essai.
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« Après y avoir consacré son mémoire en langues et littérature romane à l’UCL, Rémi Bertrand revisite […]»
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« […] Si l’on veut décomposer les étapes de ce plaisir, un essai éclairant pourra y contribuer […]»
Lire l’article complet en cliquant sur le lien

L’avis d’un internaute.
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Et aussi…

- Livres Hebdo(17 décembre 2004).
- Le Vif/L’Express Weekend, par Marc Emile Baronheid (février 2005).
- BIBA, par Romain Bassoul(mars 2005).
- Le Monde(4 mars 2005).


Cité dans Sébastien Bataille, Vincent Delerm de A à Z, Paris, L’Express Editions, 2005.